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La croissance de l’Église des premiers siècles : le regard d’un sociologue

Rodney Stark, L’essor du christianisme. Un sociologue revisite l’histoire du christianisme des premiers siècles, 2013, 304 pages.

Avec ce livre de Rodney Stark, c’est un regard inhabituel qui est porté sur les origines du christianisme et même sur la croissance de l’Église. L’auteur perçoit les choses d’une manière différente de celle des historiens et des théologiens, et il utilise d’autres arguments et raisonnements pour interpréter le développement du christianisme au cours des premiers siècles de l’histoire. Il parle de croissance de l’Eglise, de la vie des chrétiens dans l’Empire romain et en particulier dans les villes de l’Empire, il parle du rôle des femmes dans le développement du christianisme ; il parle des martyrs et de bien d’autres choses...

Extraits du chapitre 4 :

En 165, pendant le règne de Marc-Aurèle, une épidémie ravageuse balaya l’Empire romain. Certains historiens de la médecine se demandent s’il ne s’agissait pas là de la première apparition de la variole en Occident. Mais quelle que fût cette maladie, elle était mortelle. Pendant la quinzaine d’années où cette épidémie se répandit, c’est d’un quart à un tiers de la population qui en mourut, y compris Marc-Aurèle lui-même en 180 à Vienne. Puis, en 251, une autre épidémie tout aussi dévastatrice balaya de nouveau l’Empire, frappant les zones rurales aussi durement que les villes. Cette fois, il s’agissait peut-être de la rougeole. La variole et la rougeole peuvent provoquer des taux de mortalité massifs lorsqu’elles frappent une population auparavant non exposé [...].

Il est fréquent dans l’histoire humaine que les crises engendrées par des désastres naturels ou sociaux se soient traduites par des crises au niveau de la foi. Typiquement, cela se produit du fait que les catastrophes font peser sur la religion dominante des exigences qu’elle s’avère incapable d’assumer. Cette incapacité peut intervenir à deux niveaux. D’abord, la religion peut être inapte à fournir une explication satisfaisante de l’origine du désastre. Deuxièmement : la religion peut apparaître inopérante contre le désastre, ce qui peut se révéler vraiment critique lorsque tous les moyens non religieux se révèlent eux-mêmes inadéquats – lorsque le surnaturel reste la seule source éventuelle de secours [...].

Nous voici dans une cité qui empeste la mort. Tout autour de nous, notre famille, nos amis tombent comme des mouches. Nous ne savons pas si ce sera notre tour de tomber malades, ni quand. Au milieu de circonstances aussi affolantes, les humains sont amenés à se demander : pourquoi ? Pourquoi tout cela arrive-t-il ? Pourquoi eux et pas moi ? Est-ce qu’on va tous mourir ? Et puis, pourquoi le monde existe-t-il ? Qu’est-ce qui va se passer après ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Si nous sommes païens, nous savons probablement déjà que nos prêtres professent leur ignorance. Ils ne savent pas pourquoi les dieux ont envoyé une telle détresse – ni même, en réalité, si les dieux y sont pour quelque chose ou s’ils en ont quelque chose à faire. Pire encore, beaucoup de nos prêtres ont fui la ville, comme l’ont fait les autorités les plus hautes et les familles les plus riches, ce qui ne fait qu’ajouter au désordre et à la souffrance.

Rodney Stark, en plus des prêtres mais toujours parmi les personnes qui auraient dû se préoccuper du sort des malades, cite le médecin Galien, non-chrétien, qui a survécu à une de ces terribles épidémies en quittant Rome et en « se retirant dans une propriété à la campagne en Asie Mineure jusqu’à ce que le danger soit passé ».

L’auteur montre alors comment l’attitude des chrétiens, au cœur de ces grandes épidémies qui frappaient le monde romain, se distinguait de celles des païens. Alors que les païens – et on peut les comprendre – chassaient les malades et fuyaient leurs proches lorsqu’ils étaient touchés, les chrétiens prenaient soin des malades et des mourants, assuraient des sépultures décentes aux défunts, au péril de leur vie.

Ce livre captivant est bien plus qu’une mine de renseignements sur les raisons de l’expansion du christianisme des premiers siècles. Il est une source d’inspiration remarquable pour toute personne préoccupé aujourd’hui par l’implantation et le développement d’Églises dans une société largement sécularisée.

Daniel Liechti, directeur du développement de France mission et professeur responsable du département évangélisation et implantation d’Églises à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine (FLTE)

J’ai découvert l’existence de l’ouvrage de Rodney Stark lors d’une conférence de Lindsay Brown, alors secrétaire général du mouvement IFES (le GBU international), qui l’a cité à de nombreuses reprises. Je l’ai acheté, je l’ai lu d’une seule traite et j’ai suggéré qu’on le traduise, tant je le trouvais passionnant et stimulant. Passionnant par son approche historique, qui nous relate des faits, souvent inconnus, de l’histoire de l’Église des deux ou trois premiers siècles. Passionnant aussi par ses analyses sociologiques, qui donnent des grilles de lectures de l’histoire et permettent de comprendre comment l’action de l’Esprit s’est incarnée dans les réalités sociales. Stimulant, finalement, pour le croyant ou le théologien, car ce livre aide à enjamber vingt siècles d’histoire en permettant d’un peu mieux discerner la manière dont l’Église pourrait plus fidèlement encore vivre l’Évangile au sein des réalités contemporaines.

Jacques Buchhold, professeur de Nouveau Testament à la FLTE

L’essor du christianisme. Un sociologue revisite l’histoire du christianisme des premiers siècles